Auteure      

Yasmina KHAINES

Université Paris Sorbonne

 

Résumé court

Quel est l’impact des nouvelles technologies numériques sur la conception des espaces d’enseignement? Bien plus qu’un concept, le numérique est rentré désormais dans nos pratiques quotidiennes (même sans en être conscient), touchant, qu’on le veuille ou non, directement à nos espaces de vie. Il s’agit d’une véritable révolution sociétale, qui est de plus en plus basée sur l’utilisation de la connaissance comme levier du développement économique (et social). Cela a contribué à changer aussi les techniques d’apprentissage ainsi que les méthodologies d’enseignement (MOOC, etc..) aussi bien dans le secondaire que dans l’enseignement supérieur, avec pour ce deuxième un objectif d’amélioration des performances conduisant à gagner des places dans les classements mondiaux des universités. Il en est découlé la nécessité de changer la manière de concevoir les espaces d’enseignement, plus souples et mieux adaptés à ces technologies numériques. Quelles en sont les conséquences? Comment les universités françaises s’organisent en ce sens? Peut- on affirmer, enfin, que le numérique (bien que basé essentiellement sur l’immatériel) conditionne la forme, la partie physique, matérielle des espaces d’enseignement, et plus généralement des espaces de vie? Le cas de l’Université Européenne de Bretagne (UEB), qui sera illustré dans cet article, est représentatif de cette démarche. Cet exemple nous conduit à notre deuxième hypothèse selon laquelle l’utilisation du numérique pousse à développer et à définir de nouvelles « typologies universitaires » pour qu’elles deviennent plus attractives.

 

Mots clés

Universités ; numérique; espaces; architecture; typologies; attractivité; Bretagne.

 

Résumé long

Introduction

L’utilisation du numérique affecte désormais la société toute entière. L’Éducation et l’Enseignement Supérieur sont parmi les domaines principalement concernés par ces nouvelles technologies numériques, à plusieurs titres. Pour cette raison, en 2013, l’État français se dote d’une feuille de route qui est axée essentiellement sur une « stratégie numérique » pour l’enseignement supérieur[1]. En 2013, le ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche présente officiellement les 18 actions de l’agenda numérique pour l’enseignement supérieur. Le projet « France Université Numérique » est l’une d’entre elles. Il vise, plus particulièrement, le développement de nouveaux services numériques pour les étudiants et la rénovation des pratiques pédagogiques. C’est un véritable changement dans la vision du monde universitaire. Les universités françaises, par ailleurs, connaissent une autre « révolution », dans leur structure interne et dans leur forme physique. Les PRES (Pôles de Recherche et enseignement Supérieur)[2], 26 en tout, rassemblent plusieurs universités partenaires ayant pour but de créer une masse critique capable de concurrencer les universités anglo-saxonnes. Par les Opérations Campus[3], l’État veut d’une part restructurer les campus dégradés et d’autre part contribuer financièrement à la création de nouveaux clusters (essentiellement en Région Parisienne). La question de l’aménagement (réaménagement) universitaire se pose alors, dans des villes qui se basent de plus en plus sur la connaissance, comme un enjeu primordial dans la construction de nouveaux espaces par le biais de plateformes collaboratives (Ingallina, 2012). Ce phénomène concerne le monde entier et a trait à l’introduction de nouveaux marchés basés sur la connaissance. L’impact du numérique sur les aménagements universitaires (et plus généralement urbains) est une évidence.

 

Les technologies numériques : le scepticisme français

Le projet France Université Numérique visait d’abord la rénovation des pratiques pédagogiques pour le développement des campus d’avenir. Selon Elizabeth Brodin (2002) « Les campus numériques se définissent comme étant en premier lieu un dispositif de formation centrée sur l’apprenant », les technologies numériques apportent alors des services et des usages innovants qui instaurent un environnement d’apprentissage nécessaire pour une nouvelle génération dite « les digital natifs ». En effet, une grande partie des campus français s’identifient et tablent sur une stratégie numérique générale fondée sur la compétitivité et l’innovation (Ingallina, P., 2012). L’exemple des MOOCs (massives open corses) apparaît alors comme un dispositif numérique qui facilite l’apprentissage en ligne et à distance. Malheureusement, face aux universités du monde (Université de Laval au Canada, MIT aux États-Unis), cette innovation reste, en France, désuète (sans pour autant dire du déjà vu), car « l’innovation est un acte aventureux, qui rencontre des obstacles, des opportunités, des détours voire des détournements, les objectifs sont rarement atteints et ce sont d’autres objectifs qui le sont, objectifs qui n’avaient pas été cités initialement » (Cros, 2001 : 68).

 

Le cas de l’UEB (l’Université Européenne de Bretagne)

Il faudra donc attendre l’année 2013, pour parler d’innovation au sein des universités françaises. Cette même année à l’UEB (l’Université Européenne de Bretagne) le projet du campus numérique multi-sites[4] qui fait partie des Opérations Campus de 2007 (Khaines, Y. 2012), fait émerger un pôle universitaire d’excellence de niveau international unique en Europe. Le cas de l’UEB est exemplaire et concerne la construction ex-nihilo de quatre bâtiments universitaires créés pour répondre aux exigences du numérique. Le projet d’aménagement universitaire de l’UEB est focalisé sur un double objectif (architectural et spatial). Il relie une trentaine d’établissements à travers plus de 50 salles et équipements connectés reliés par un réseau régional très haut débit.

Après une visite sur le site de l’Université de Rennes 1 en juin 2014, il s’est avéré que le futur campus qui verra le jour en 2016 dépend d’une logique « plus complexe en allant de la prise de décision à la conception et réalisation du projet » (Ingallina, P., 2010). Le projet de l’UEB s’inscrit dans cette perspective, mais avec une réflexion particulière sur l’espace public et sur les espaces d’enseignement, comme lieux de communication. On ne part pas de la définition d’une forme urbaine préétablie, mais de la fonction qu’elle devra recevoir, à savoir l’utilisation du numérique qui est en cause. Comment ces espaces sont-ils fabriqués, par quels processus, quels acteurs, quelles conceptions? Peut-on parler d’une architecture numérique, propre des bâtiments universitaires mieux adaptée aux usages?

Au plan des usages, cet exemple nous montre que l’utilisation du numérique a un effet aussi bien sur les espaces « formels » que sur les espaces « informels » (Kohler, F., 2015).

  • Les espaces d’enseignement formels sont les salles de cours traditionnelles (amphithéâtres, salles de cours, learning center) qui sont dotées d’un mobilier High Tech, tableau tactile, caméra, etc. et où l’espace est amovible. Par ailleurs il y est prévu l’utilisation de la visioconférence (salle de télé-présence et de télé-amphithéâtre). Il va de soi qu’il faudra d’abord que les enseignants s’approprient ces outils avant de s’approprier les espaces (qui sont amovibles, donc changeants).
  • Les espaces d’enseignement informels (espaces de circulation, les espaces monumentaux et espaces extérieurs, escaliers, couloirs, halls) sont appropriés par les étudiants qui s’y rendent pour travailler et échanger grâce au réseau Wi-Fi. On donne ainsi naissance à un nouvel espace numérique.

 

Conclusion

Le cas de l’UEB démontre que le numérique crée un nouvel espace d’enseignement, mais aussi se situe comme un lieu de sociabilités. Le succès d’un tel projet est dû à une méthodologie de travail basée sur les itérations et les interactions entre acteurs à différents moments du projet. Le numérique change les espaces par intermédiaire des usages nouveaux qu’ils sont appelés à satisfaire.

 

Références bibliographiques      

Brodin, E., (2000). Les campus numériques : premiers éléments d’évaluation. Paris, France : Université Paris 3. Repéré à  http://www.inrp.fr/biennale/7biennale/Contrib/longue/74.pdf.

 

Cros, F. (2002) : “L’innovation en éducation : topiques et enjeux”, in Alter N., dir., Les logiques de l’innovation, Paris, La Découverte, pp. 213-240 .

 

Gauchet, M. (2014) Internet bouleverse-t-il vraiment l’éducation? Paris, France : Journal l’express. Repéré à http://www.lexpress.fr/education/internet-bouleverse-t-il-vraiment-l-education_1571514.html.

 

Khaines, Y.(2012). Les opérations campus et le paysage universitaire en France. Mémoire de Master 1, Université de Lille1, France)

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Kohler, F. (2015). Campus d’avenir : concevoir des espaces de formation à l’heure du numérique, 06 - 170.

 

Ingallina, P. (2012). La place des universités et des centres de recherche dans la ville. Des enjeux de projet. Lieu de publication. Dans Ingallina, I. (éd.), Universités et enjeux territoriaux (p.13-315. France : Septentrion Presses universitaires.

 

France université numérique. (2014). Enjeux du numérique. Paris, France. Repéré à http://www.france-universite-numerique.fr/enjeux.html.

 

[1] La loi du 22 juillet 2013 prévoit la définition d’une stratégie nationale de l’enseignement supérieur (StraNES). Le comité d’expertise présidé par Sophie Béjean est chargé de piloter les consultations et de faire la synthèse des propositions qui seront ensuite soumises à la concertation. Remise du rapport final : 8 septembre 2015. Voir : http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/pid30098/strategie-numerique-pour-l-enseignement-superieur.html

[2] Les pôles de recherche et d’enseignement supérieur (PRES) permettent aux universités, grandes écoles et organismes de recherche, de mettre en cohérence leurs différents dispositifs, de mutualiser leurs activités et leurs moyens. Objectif : proposer une offre de recherche et de formation plus cohérente, plus lisible et mieux adaptée aux besoins des territoires. En septembre 2012, on compte 26 PRES. Repéré à http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/cid20724/les-poles-recherche-enseignement-superieur.html.

[3] L'opération campus est un plan de grande ampleur en faveur de l'immobilier universitaire représentant un investissement de plus de cinq milliards d'euros. Il s'agit de faire émerger des campus d'excellence qui seront la vitrine de la France et renforceront l'attractivité et le rayonnement de l'université française.http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/pid24591/plan-campus.html.

[4] Installation d’un réseau de fibre optique sur le site de l’Université européenne de Bretagne reliant quatre villes principales de Bretagne.

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